Paris-Nice 2014

Bouhanni, roi de la croûte
Etape 1. Mantes-la-Jolie – Mantes-la-Jolie (162,5km), le 09/03/2014.

     Tous les matins, Christian Prudhomme se lève en se demandant ce qu'il pourrait bien faire dans la journée pour emmerder l'équipe Sky. Après sa lumineuse idée de coller des pavés sur le prochain Tour de France, Cricri a décidé de rayer du Paris-Nice tous les chronos et arrivées au sommet. Le résultat est épatant. L'équipe Sky boude et ce matin, à Mantes-la-Jolie, ce sont à peu près cent cinquante coureurs qui espéraient pouvoir figurer sur le podium à Nice dimanche prochain. Y'a pas à dire, Prudhomme est un génie. Aujourd'hui, pendant presque quatre heures, les cyclistes ont sans doute envoyé plus de coups d'épaules que de pédales. Certains ont passé plus de temps à ramasser leur vélo dans le fossé qu'à le faire avancer. Ça ressemblait plus à de la lutte gréco-romaine qu'à une course de vélo. À l'arrivée, après cent soixante kilomètres d'une étape plate et sans vent, déjà plus de soixante-dix favoris ont perdu tout espoir de gloire sur la course au soleil et passeront la soirée à compter leurs croûtes sanguinolentes. Bouhanni, lui, les croûtes, ça lui fait pas peur. On lui arracherait un coude qu'il irait encore se frotter au sprint. Il prend l'étape, une croûte au genou et le maillot jaune.



Le sport n'est pas un petit lapin mignon
Etape 2. Rambouillet – Saint-Georges-sur-Baulche (205km), le 10/03/2014.

    
J'ai un ami qui dit que tricher, vraiment, c'est pas bien. Moi, je suis beaucoup plus mitigé sur la question. J'ai une certaine tendresse pour les fourbes. Ça doit venir de ma culture socialo-mitterrandienne. Et puis quand le sport se met à être vache, la fourberie sonne comme un acte de justice. Depuis hier, Gianni Meersman se casse la binette pour aller grappiller toutes les secondes de bonifications qu'il peut. Il se cachait pas le type. Meersman, à Paris-Nice, il était pas venu pour jouer à la pétanque. Il voulait le général. Moi, un type qui va chercher un Paris-Nice jusque dans les secondes de bonifications, ça me donne presque autant de bonheur qu'un confit de canard dans un cassoulet. Alors, j'étais devenu pour lui. Et là, paf !, à quinze bornes de l'arrivée, le Gianni, maillot jaune virtuel, se prend un grand coup d'épée de Damoclès dans la tête en se ramassant la tronche sur le bitume. Alors, pour revenir, c'est vrai que ça a un peu sucé du pare-choc arrière et joué de la rétro-poussette avec quelques coéquipiers. Forcément, à cause des droits TV, y'a toujours une caméra vendeuse de beurre aux allemands qui s'en vient filmer toutes les preuves accablantes pour les commissaires de course. Meersman prend une minute dix de pénalité. En plus, le pauvre type, même avec ce sprint de quinze kilomètres, il a pas réussi à recoller au peloton. Le sport, parfois, c'est aussi juste qu'un petit lapin mignon écrabouillé sur une autoroute par un quinze tonnes. Devant, c'est Hofland qui a réglé le sprint. Bouhanni conserve le jaune et toutes ses dents.



Le songe de Degenkolb
Etape 3. Toucy – Circuit de Nevers Magny-Cours (180km), le 11/03/2014.

     Oh, hein, l'autre, comme ça se voit trop sur sa tête qu'il a envie de gagner Milan-Sanremo dans dix jours ! Rôôô !, comme on l'a trop grillé ! Faut dire que le type, il est pas discret quand même. John Degenkolb, cette année, il avait déjà trois victoires et cinq podiums avant ce Paris-Nice. Ben, le gars, en trois étapes, il se rajoute deux podiums au palmarès et, aujourd'hui, une victoire. Rôôô !, le goinfre, il pète la forme. Il a reçu tellement de bouquets de fleurs cette saison que dans sa maison, ça doit faire un peu comme à Jardiland. Même, ça m'étonnerait pas qu'il ait des aphtes plein la bouche à force de se faire lécher la joue par des hôtesses toujours aussi potiches que souriantes. Faut pas croire, la vie d'un vainqueur, c'est pas tous les jours facile. Degenkolb, comme il aime pas faire les choses à moitié, avec l'étape, il a pris le maillot jaune, le maillot vert et le blanc aussi. Oui, ce serait con de faire les choses à moitié. Tout gagner, c'est encore le meilleur moyen de ne pas être déçu. Logique infaillible. Mais demain, le Johnny, on va bien voir ce qu'il a dans les pattes quand un petit bout de goudron dans le final se mettra à monter dans les vingt-cinq pour cent, un peu comme dans un Milan-Sanremo, par exemple. Oui, demain, enfin, ça se vallonne. Et avec quatre-vingt deux coureurs au général qui se tiennent en une minute, ça se pourrait qu'on rigole bien.



Gamin, tu vas pas rester tout seul dans ce bois?
Etape 4. Nevers – Belleville (201,5km), le 12/03/2014.

     Jusqu'ici, nous errions un peu dans le Paris-Nice comme dans une forêt vierge où c'est que t'as des tas d'arbres partout, avec plein des branches qui te fouettent tout le temps la tête, des racines qui font qu'à s'entraver dans tes pieds et des ronces qui font qu'à te ruiner le pantalon. Disons que là, si on est pas sorti de la forêt, on est un peu plus comme dans un sous-bois. Encore un peu fourni le sous-bois mais un sous-bois quand même. Ils étaient quatre-vingt deux dans la même minute au général ce matin et Notre-Dame-Aux-Raisins en a essoré la moitié. Pile la moitié. Quarante et un. Notre-Dame-Aux-Raisins, sans doute, elle avait pas envie de s'embêter à faire des calculs savants pour savoir qui passait ou qui passait pas sa côte du Mont Brouilly. Slagter et Thomas, ils sont un peu mieux passés que les autres. Slagter gagne l'étape en maravant sa tête à Thomas sur le sprint final. Faut dire que Thomas, il était peut-être un peu fatigué d'avoir roulé comme une brutasse dans le final, juste histoire d'aller prendre pour trois secondes le maillot jaune à Degenkolb qui a tenu sa race comme un guerrier mais perd quand même... Bon maintenant, si on regarde de plus près le classement général, on peut dire que je me suis un peu emballé au début de ma chronique (je viens de me relire). Oui. Pasque, certes, c'est un peu moins la forêt vierge que ce matin mais c'est quand même encore un beau bordel et que si je marchais dans un sous-bois comme ça, je me demanderais ce qu'attend la municipalité de droite pour l'entretenir.



Snif, snif... Youpi !
Etape 5. Crêches-sur-Saône – Rive-de-Gier (153km), le 13/03/2014.

     AG2R, aujourd'hui, ils ont un œil qui rit, l'autre qui pleure. Ou plutôt deux yeux qui rient et plein d'autres qui pleurent. Les yeux qui rient, c'est ceux de Betancur. À neuf kilomètres de l'arrivée, le colombien fait son colombien, rejoint par Fuglsang et Jungels. Derrière, loin derrière, ça rigole moins. Bardet, qui a attendu Dumoulin, chute, repart et crève. Bouet, qui a attendu Dumoulin, chute, repart et abandonne. Dumoulin (cinquième du général, l'un des immensissimes favoris pour Thierry Adam), que tout le monde a attendu, crève, repart, crève, repart, crève, repart, crève, repart, crève, repart, et finit antépénultième de l'étape à quinze minutes de son collègue après s'être dégommé, puis explosé, la rate pendant dix bornes à essayer de rejoindre les chanceux du groupe maillot jaune qui eux, ces espèces de fayots de Dame Fortune, n'ont même pas crevé une seule fois. Betancur lui, tranquille, passe la ligne en vainqueur devant les deux autres, juste deux secondes avant le peloton. Là, quand même, une victoire, ça a dû leur donner un peu de joie à tous les yeux d'AG2R, même aux plus tristes. Mais aussi, là, quand même, c'est pas impossible que certains d'entre eux en aient plein les bottes de ce Paris-Nice à la noix. C'est pas des couillons les cyclistes d'AG2R, à devoir ramer comme ça, comme sport, ils auraient préféré faire de l'aviron, pas du vélo. En tout cas, quand même, ce Betancur, il est définitivement doué.



Myrtilles, parpaings et flans aux œufs
Etape 6. Saint-Saturnin-lès-Avignon – Fayence (221,5km), le 14/03/2014.

     Sur mur de Fayence, aujourd'hui, tous ces parpaings de sprinteurs ont enfin rendu l'âme... Tous ? Non ! Un irréductible murcien résiste encore et toujours aux envahisseurs puncheurs-grimpeurs. Rojas Gil. Bon, pour gagner Paris-Nice, ça risque quand même d'être un peu juste mais il est si rarement donné à un sprinteur de jouer une place au classement général d'une course à étapes qu'on peut au moins noter discrètement l'événement. Ce soir, il est cinquième à vingt-quatre secondes. On pourrait se dire que oui, vingt-quatre secondes, c'est pas beaucoup alors que Paris-Nice, peut-être, il peut le gagner. Sauf que devant lui, au classement, c'est pas des flans aux œufs. Et même juste derrière lui, c'est pas des flans aux œufs non plus. Y'a surtout Betancur qui est pas un flan aux œufs. Lui, ce serait plutôt une bonne tarte à la myrtille. Et pas une tarte à la myrtille toute flasque que t'achètes à un vendeur à la sauvette de tarte à la myrtille. Non, une tarte à la myrtille comme celles qu'on mange quand mamie elle nous invite à manger le dimanche midi et qu'après on digère en se promenant au bord de la rivière en crevant, pour s'occuper, les pneus des tracteurs des agriculteurs syndiqués à la FNSEA. La tarte à la myrtille colombienne, elle gagne encore l'étape aujourd'hui et endosse le maillot jaune. C'est joli une myrtille avec un maillot jaune.



Pour un quart de poil de pif de mouche
Etape 7. Mougins – Biot Sophia Antipolis (195,5km), le 15/03/2014.

     Pour gagner une course, c'est toujours mieux d'éviter de se manger une rambarde de sécurité dans le final. Thomas plonge dans les profondeurs du classement avec un maillot si déchiré que c'est pas impossible que sa maman le gronde. Pour gagner une course, aussi, c'est bien d'avoir un vélo qui marche. Hier, toujours dans le final, le vélo à Slagter, il s'est fracassé le dérailleur tout seul. Alors aujourd'hui, Slagter, il a pris un autre vélo qui marchait mieux. Ou peut-être le même vélo mais avec un nouveau dérailleur, ça je sais pas. Ben ça marche beaucoup mieux. Avec un joli dérailleur tout neuf et en évitant habilement toutes les rambardes, Slagter fait pleurer sa misère à Costa qui en a marre de finir toujours second à un quart de poil de pif de mouche du vainqueur. Au général aussi Costa devient deuxième, rapport au Sky dans la rambarde, à quatorze secondes de Betancur. Quatorze secondes, ça doit être l'équivalent de cinq ou six poils de pif de mouche, c'est vous dire si c'est pas grand'chose. Le portugais, ça doit commencer à le coufler sévère cette histoire de poils de pif de mouche. Et le champion du monde, faudrait pas quand même jouer à trop l'énerver pasque sur un gros coup de pédale, quelques poils de pif, ça peut vite se ravaler et se recracher sur la tête à Betancur. Demain, dernière étape. Ouch!



Et le panier garni s'envole
Etape 8. Nice – Nice (128km), le 16/03/2014.

     Les grands gagnants de la loterie du Paris-Nice 2014 sont, dans l'ordre sur le podium, Betancur, Costa et Vichot. Alors, on peut pas dire, une étoile montante, le champion du monde et le champion de France, non, vraiment, c'est pas dégueulasse comme podium. Et aujourd'hui, la victoire de Vichot sur la promenade des anglais, elle était vraiment pas dégueulasse non plus. Mais faudrait voir quand même à pas trop nous prendre pour des jambons. Paris-Nice, cette année, c'était un peu minable. L'année prochaine, aussi, il pourrait nous prévoir huit étapes juste avec deux-trois dos d'âne dans le sprint final et quelques points à prendre pour le maillot du meilleur grimpeur sur les cimes des ralentisseurs. Non, faut pas déconner. Tous les jours, avoir trente coureurs dans le même temps sur la ligne d'arrivée, ça a un côté rébarbatif qui est pas loin de basculer dans la consternation. Alors moi je veux bien qu'ASO, l'organisateur du Paris-Nice, décide de dessiner les courses au mieux pour casser du Sky, moi aussi j'aime bien casser du Sky, c'est rigolo, mais si c'est pour nous dessiner des courses aussi appétissantes que les croûtes d'un lépreux, là, c'est plus du tout rigolo. Et puis il faut dire que Thierry Adam aux commentaires, ça fait pas pencher la balance dans le mieux. Thierry Adam, c'est l'oraison funèbre du Paris-Nice 2014, le dernier souffle d'une course qui pourra être supprimée des annales si on veut pas que les annales soient trop chiantes à lire. Et puis la tête à Estrosi, non, vraiment, je peux pas.




Ces chroniques sont également publiées sur www.siteducyclisme.net.

 

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